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Ce p*tain de vide définitif que tu laisses

J’avais prévu de t’écrire une longue lettre ce week-end. J’attendais de rentrer chez moi, de prendre mon papier à lettres et de m’y mettre au calme.
J’avais prévu ça oui et c’est vraiment con parce que j’ai appris ta mort ce matin au réveil.
Tu étais dans le vol Paris/Le Caire. Quelle poisse !
J’ai appris ta mort au réveil ce matin et depuis je ne fais que pleurer et vomir et pleurer encore.
Tout à l’heure Thomas m’a dit « Et bien écris-lui, écris-lui cette lettre ». Alors oui, voilà, je t’écris. Mais je ne vais pas te raconter ce que j’avais prévu, c’est vain à présent. Je vais plutôt laisser jaillir les souvenirs de nous, il y en a tellement.

Nous nous sommes rencontrés il y a pratiquement 20 ans. J’étais au Mata Hari, seul bar que je fréquentais à Evreux. Je prenais un verre avec Rachel, mon amie si jolie. Un mec était venu se joindre à nous, attiré par cette bombasse, et comme tu connaissais Rachid, tu en as profité pour venir à notre table. Plus tard tu m’as dit m’avoir plusieurs fois repérée, assise seule à une table à lire des livres ou remplir des cahiers. C’est vrai que je faisais ça : venir prendre un verre en sortant du bureau, lire ou écrire, selon l’humeur. Les serveurs avaient pris l’habitude de ma présence et m’apportaient un jus de pamplemousse ou un thé avec une rondelle de citron selon la météo ; je n’avais même plus besoin de commander. Tu m’avais vue plusieurs fois et je t’intriguais.
On s’est reconnu tout de suite toi et moi et nous sommes devenus inséparables dans la foulée.
Toi devenu orphelin à un âge où on ne pense même pas à fonder sa propre famille, moi la fille en rejet total de parents toxiques, on est devenu une famille aussitôt. Insomniaque de toujours, je passais mes nuits chez toi. On parlait jusqu’au petit matin en buvant du thé dans tes bols dépareillés. On écoutait de la musique tout le temps. Tu étais épaté de mes connaissances musicales et je l’étais tout autant à ton sujet. Tu me parlais de tes photos. Tu me sortais les tirages ou tes planches contact, on les étalait partout sur les tapis du salon et tu me racontais. Tu m’emmenais dans ton labo parfois quand tu devais en développer en urgence. Et puis le jour se levait, je me douchais et je retournais au bureau. J’ai tellement de souvenirs de nous.
Te souviens-tu du jour où tu m’as emmenée en forêt ? Tu m’as dit « Vas-y maintenant tu cries, tu laisses sortir tout ça avant que ça ne te tue. » Mais rien n’est sorti. Je n’ai jamais pu.
Quand j’ai été hospitalisée à 34 kilos pour anorexie, tu as refusé de me rendre visite. Tu voulais que je réagisse, que je trouve une motivation pour m’en sortir, que j’arrive à manger, que je me débarrasse des perfusions, que je tienne à nouveau debout. Tu me trouvais si forte, tu n’acceptais pas ce forfait. Tu as tapé dans le mille comme toujours. Pour te revoir, j’ai arrêté de laisser ce mal qui me rongeait prendre le dessus sur mon organisme ; petit à petit j’ai réussi à garder des petites quantités de nourriture, jusqu’à ce qu’on me laisse sortir et te retrouver.
On en a bouffé des kilomètres toi et moi, à filer dans ma caisse dès que je sortais du bureau pour voir des concerts à des centaines de bornes. Dolly surtout dont tu photographiais la tournée, et puis d’autres. On prenait parfois la voiture aussi pour aller se balader, changer de cadre quand on en avait marre d’être enfermés.
La dernière année cette voiture tu l’utilisais plus que moi. J’avais déménagé pas loin de mon bureau et je te la laissais en semaine. C’était d’ailleurs grâce à toi cette colocation. Tu m’avais dit « Je le connais depuis des années, c’est un mec bien, vous allez vous entendre ». Et c’est vrai que Bruno est un mec bien et que j’ai adoré vivre avec lui la dernière année avant de quitter Evreux pour Paris.
Te souviens-tu de ma première rencontre avec Charline ? Elle avait 4 ans à l’époque il me semble et j’étais bien plus intimidée qu’elle. Elle était chez toi pour les vacances et forcément il fallait que nous fassions connaissance. Je te suis reconnaissante d’avoir fait entrer cette frimousse dans ma vie. J’ai énormément de souvenirs avec elle aussi. La fois où nous avions été la récupérer Gare de Lyon pour les vacances, tu avais conduit jusqu’Evreux et j’étais assise à l’arrière avec elle. Elle avait voulu que je lui raconte une histoire et j’avais inventé au fur et à mesure. J’ai fini par m’endormir avant elle, au milieu d’une phrase.
La première fois où nous l’avions emmenée dans un restaurant chinois, près de Gare de Lyon encore. Quand le serveur lui avait demandé ce qu’elle voulait, elle avait répondu « Comme ma maman ! ».
Nous la grondions lorsqu’elle m’appelait comme ça, désirant que les choses soient claires dans son jeune cerveau. Toi et moi n’étions pas « ensemble » et puis elle avait déjà une maman. Mais elle répondait qu’elle avait une maman dans la Drôme mais qu’elle voulait que je sois sa maman en Normandie. Les choses sont si simples à cet âge.
Te souviens-tu du jour où on a dit en même temps « J’ai rêvé de toi la nuit dernière » ? Nous avions fait le même rêve, bizarrement très glauque.
La fois où tu m’as emmenée dans un restaurant espagnol à Rouen et qu’une gamine est venue à notre table pour nous vendre des fleurs. Nous avions refusé poliment et elle t’avait sorti « Si tu m’achètes une fleur pour elle, après vous ferez l’amour ». Nous avions été choqués de cet argument de vente dans la bouche de fillette d’à peine 8 ans et tu m’as retenue d’aller dire deux mots à son père qui attendait devant le restaurant avec un autre stock de roses.
Nos premières factures de portable de plusieurs centaines d’euros parce qu’on s’envoyait des sms toute la nuit et qu’à l’époque il n’y avait pas de forfait illimité. C’est comme ça qu’on en est venus à ce que je passe presque toutes mes nuits chez toi.
La fois où je t’ai dit que plus tard j’aimerais acheter une vieille Coccinelle et que tu m’as emmenée dans ton garage. Tu as soulevé des couvertures et j’ai découvert que tu en avais une qui avait besoin d’un gros boulot de restauration.
Et la fois où nous avions croisé un copain d’enfance que tu n’avais pas vu depuis des années. Il était de passage en ville et nous avait proposé de le retrouver dans la soirée à une fête chez des gens que nous ne connaissions pas. Je n’avais pas envie de t’accompagner – je suis toujours comme ça tu sais : pas à l’aise quand je ne connais pas – mais tu avais insisté et je ne pouvais rien te refuser. La soirée était très bizarre et à un moment tu m’as dit « Je ne le sens pas, on s’en va ». Le lendemain nous apprenions que ça avait fini par une orgie. Toi et tes intuitions ! Alors tu imagines comme je suis en colère quand je lis aujourd’hui que tu avais un pressentiment concernant ce vol et que tu as bien failli ne pas prendre cet avion ? Mais b*rdel pourquoi ne l’as-tu pas suivie cette intuition ???

Je suis dévastée Pascal, dévastée. Tu disparais au moment où nous allions nous retrouver. Tu meures alors que j’ai été informée il y a quelques semaines que tu cherchais à me contacter. J’allais t’écrire et tu n’es plus là.
Ces dernières années j’ai laissé le contact se perdre parce qu’il m’arrivait des trucs vraiment moches et que je ne savais pas comment te les raconter à distance. Là il m’arrive plein de trucs incroyables et tu n’es pas là pour que je te raconte.
Tu avais pile 10 ans de plus que moi et à aucun moment je n’ai imaginé que tu puisses mourir avant moi, et surtout si jeune.

Tu étais une personne lumineuse, intelligente, ouverte. Tu t’intéressais à tout, tu allais vers les gens, tu leur parlais et ils t’aimaient aussitôt. C’est grâce à toi si j’ai réussi à m’ouvrir (un peu) aux autres. Tu aimais l’art sous toutes ses formes. Tu aimais le sport aussi. Tu me racontais des souvenirs de courses de Formule 1 à la télé quand tu étais petit. Tu avais joué au football aussi. Tu étais curieux de tout, enthousiaste, drôle. Et ça fait mal de parler de toi au passé p*tain !
Depuis ce matin je reçois de messages de personnes que tu as rencontrées quand tu venais me voir après mon emménagement à Paris. Tout le monde se souvient de toi, tout le monde t’aimait.

Je ne peux pas te dire au revoir. J’ai toujours eu du mal avec les fins, même quand je termine un livre. Je vais me contenter de dire merci, merci de nous avoir permis d’être une famille à notre façon, merci pour tout ce que tu m’as appris, offert, pour ce que nous avons partagé, merci pour les souvenirs.
Mais je déteste que tu sois mort, p’tit con.

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